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Le Réveil de l’Autruche

Comment le changement climatique devient essentiel dans la définition d’une politique nationale

L’Australie, pays où la consommation énergétique par habitant est la deuxième plus intense de la planète, juste derrière les Etats-Unis et qui tire une part significative de ses revenus de l’exploitation énergétique et minière, a longtemps été un mauvais élève des négociations climatiques.  Pourtant, confronté à des phénomènes météorologiques d’une violence extrême et désormais perçus comme conséquences directes du changement climatique, le pays fait évoluer rapidement sa politique. Des mesures novatrices sont prises aux niveaux provincial et national afin de maîtriser l’eau, l’énergie, et de limiter le changement climatique. A tel point que l’Australie pourrait revenir maintenant dans le groupe des pays moteurs de la lutte contre le changement climatique.

Ailleurs dans le monde, au Japon notamment, on constate que des catastrophes naturelles et humaines interrogent urgemment et fondamentalement les choix de politiques énergétique, environnementale et fiscale des pays. Après le coup d’épée dans l’eau du Grenelle, ce débat devient plus que jamais urgent en France et en Europe.

L’Australie, pays-continent le plus aride du monde, produisait en l’an 2000 près de 80% de son énergie à partir du charbon, et tire une part substantielle de ses revenus de l’exploitation énergétique et minière. Dans ce contexte, à l’image du Japon, des Etats-Unis et du Canada, le gouvernement Australien a eu une position plus qu’ambigüe vis-à-vis des  négociations environnementales.

Les prises de position publiques de l’Australie jusqu’en 2007 étaient sur une ligne conservatrice, refusant toute limitation (cap and trade) et souhaitant différer au maximum la mise en place de mesures fiscales incitatives à l’efficacité énergétique et à la réduction des émissions.

Durant la même période, le GIEC avait souligné l’importance du réchauffement climatique sur la zone pacifique, et notamment que « depuis 1960, la température moyenne en Australie a augmenté d’environ 0,7°C, mais certaines régions du pays se sont réchauffées de 1,5°C à 2°C ». Cette augmentation s’est matérialisée depuis 2007 par une succession ininterrompue de sécheresses, tempêtes et inondations d’une violence inouïe, notamment sur les zones les plus peuplées.

Touché au premier chef par le changement climatique, l’état du Queensland et notamment de son premier ministre Kevin Rudd, pousse le gouvernement fédéral (à) la mise en place d’un plan ambitieux de lutte contre le changement climatique et d’adaptation. Elu en 2006 premier ministre fédéral, Kevin Rudd n’a eu de cesse de chercher à re-positionner son pays comme un pionnier du changement climatique. Il a tout d’abord rattrapé symboliquement le retard par la ratification du protocole de Kyoto en 2007, puis a désiré, contre les milieux d’affaires et une bonne partie de la classe politique fédérale, mettre en place un plan de réduction des émissions carbone. Il a pour cela essuyé deux votes négatifs du Sénat, avant que les incendies dramatiques et inouïs qui ont ravagé l’Etat du Victoria en février 2009, suite à 7 années de sécheresse ininterrompues, n’apportent une justification suffisante à l’urgence du changement. L’Australie s’est donc dotée d’un plan de réduction des émissions ambitieux, qui a mis fin à un accroissement de émissions atteignant 30% entre 1970 et 2007.

Fin 2009, à quelques semaines de Copenhague, le pays est au cœur d’un nouveau coup de théâtre. Alors que les Etats les plus peuplés, tels le Queensland ou le Victoria, veulent consolider leur politique locale par un engagement fédéral de réduction des dépenses et une loi coercitive, notamment par rapport aux émissions carbone, Kevin Rudd est confronté à une double opposition des lobbies industriels et des climato-sceptiques, et ne peut  faire adopter sa loi-cadre de réduction des émissions par le Sénat, ce qui suscite de vives controverses entre Etats provinciaux, à même de déstabiliser l’union fédérale.

L’année 2010 fut une année dramatique pour le climat et la population australienne, avec une succession d’incendies et de tempêtes. En décembre 2010, le Queensland a subi des inondations sans précédent. L’accroissement des températures renforce le duo infernal El Niño / La Niña , avec des sécheresses jamais observées auparavant et des pluies diluviennes de plus en plus dévastatrices.

Désert aride - D.R. Marielle ImbertLe futur immédiat ne s’annonce pas plus positif pour l’Australie. Alors que 80% des habitants, soit 18 millions de personnes, vivent en zone côtière, les scientifiques ont montré que le réchauffement climatique pouvait se traduire par une hausse du niveau des eaux d’environ 1 mètre d’ici à 2100. Au Nord du pays, les ilots du détroit de Torrès pourraient disparaître dans les 10 à 15 prochaines années, à l’image de la récente disparition de l’ilot « New Moore » dans le Golfe du Bengale, donnant un signal sans faille sur l’imminence du changement. On estime à 250 000 le nombre de logements à risque sur les 50 prochaines années, ce qui pourrait générer environ 1 million de migrations climatiques. L’Australie, qui s’est à de nombreuses reprises montrée publiquement solidaire des réfugiés climatiques, tendant la main aux habitants des îles des Maldives appelés à bouger, ne peut que constater que les réfugiés climatiques sont à sa porte…et que des vagues d’immigration massives et non sollicitées pourraient intervenir rapidement, en provenance de l’Indonésie, de la Mer de Java ou de la Papouasie toute proche, voire du Bangladesh qui sera vraisemblablement le premier et le plus durement touché.

C’est pourquoi, fin 2010, la nouvelle première ministre australienne, Julia Gillard, prend alors la double responsabilité, d’une part de faire payer sur le budget fédéral, et donc en mettant à contribution les Etats miniers, les dégâts provoqués au Queensland, qui se chiffrent à environ 20 milliards de dollars australiens (dont 1 à la charge de l’Etat), d’autre part de mettre en place une économie bas-carbone en fixant un prix à la tonne de CO2 émise. L’Australie a donc voté fin février la mise en place d’une taxe carbone généralisée mi-2012, qui aura ensuite vocation à s’intégrer dans le dispositif post-Kyoto de permis d’émissions. En parallèle, un vaste programme d’adaptation est décidé, qui nécessite la construction de digues et de systèmes d’alertes, ainsi qu’un diagnostic des enjeux sur l’urbanisme côtier pour maîtriser l’érosion, maintenir les possibilités touristiques et préparer la montée des eaux.

Ces lois permettent désormais à l’Australie un nouveau schéma de développement, qui repose sur une économie bas-carbone. Bien sûr, les lobbies producteurs d’énergie et miniers combattent fermement les dispositions en cours, mais les villes australiennes, à l’image de Melbourne, mettent en place massivement des démarches bas-carbone, avec le soutien des habitants et des ONGs, et souhaitent désormais voir leurs efforts consolidés via un plan d’action de 45 programmes et stratégies d’intervention soutenues au niveau fédéral, via Australia Green Cities.

Le voyage australien nous montre  à quel point une politique environnementale intégrée et cohérente est nécessaire pour appréhender les enjeux du changement climatique. Plus cette politique est mise en œuvre tardivement, plus il faut non seulement générer la réduction des émissions, mais également l’adaptation et notamment le coût des catastrophes liées au changement climatique. Le rapport Stern, publié en 2006, ne disait pas autre chose, et démontrait que le coût de la réparation demain serait largement supérieur à l’effort de réduction aujourd’hui, et génèrerait nettement moins de richesses. Les dramatiques événements climatiques de l’Australie en ont apporté la preuve par l’exemple. Dans cette situation, un gouvernement fédéral réunissant des Etats subissant les effets du changement climatique et des Etats contribuant à l’accélérer, est beaucoup plus faible qu’une démocratie directe. Ainsi, cet exemple australien nous permet de comprendre également les tensions actuelles au sein du Canada, la difficulté américaine à trouver un consensus sur le climat ou les incohérences politiques en Argentine, au Brésil ou en Inde.

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